Médiation en réunion conjointe ou médiation navette : deux pratiques, deux rapports aux émotions ?
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Lors d’une présentation récente autour de Thomas Fiutak et de sa célèbre roue, une question m’a particulièrement intéressée : pourquoi, selon les cultures de médiation, conduit-on parfois si différemment le processus ?
En France, la médiation est souvent conduite principalement en réunion conjointe. Les entretiens séparés — ou caucus — existent bien sûr. Ils peuvent être utilisés en cas de blocage, de forte intensité émotionnelle, de besoin de clarification ou lorsque le médiateur estime qu’un temps séparé peut protéger le processus. Mais ils restent généralement pensés comme une modalité ponctuelle, au service d’un processus dont le cœur demeure la rencontre entre les parties.
Dans d’autres traditions, notamment anglo-saxonnes et dans certaines pratiques commerciales, la médiation conduite en navette occupe une place plus centrale. Les échanges séparés permettent au médiateur de travailler avec chaque partie, d’explorer les intérêts, de tester les perceptions, d’évaluer les risques, de faire émerger des options et d’accompagner progressivement les mouvements possibles.
Il ne s’agit pas, à mon sens, de déterminer quelle pratique serait « meilleure ». La question est plutôt : qu’est-ce que ces différences disent de notre manière de penser le conflit, la relation et les émotions ?
Une différence de méthode, mais aussi de culture
La préférence pour une médiation menée principalement en réunion conjointe ou pour une médiation conduite en navette ne relève pas seulement d’une technique. Elle traduit aussi une certaine manière d’appréhender ce qui se passe lorsque les personnes sont en conflit.
Dans une réunion conjointe, les parties sont invitées à s’exprimer en présence l’une de l’autre. Le médiateur tient le cadre, régule les échanges, soutient l’écoute et permet que ce qui est difficile à dire puisse, autant que possible, être entendu.
Cette modalité suppose que l’expression émotionnelle, même inconfortable, peut avoir une fonction dans le processus. Elle peut permettre une clarification, une reconnaissance, parfois un déplacement. L’émotion n’est pas seulement un risque à contenir ; elle peut devenir une matière de travail.
À l’inverse, la médiation navette permet de travailler autrement avec l’intensité émotionnelle. Elle offre un espace plus protégé, où chacun peut exprimer ce qu’il vit sans être immédiatement confronté au regard ou à la réaction de l’autre. Elle permet aussi au médiateur d’accompagner séparément les prises de conscience, les reformulations, les tests de réalité et les hypothèses de sortie.
Ces deux approches ne gèrent donc pas les émotions de la même façon.
L’une tend à les travailler dans la relation directe.
L’autre tend à les accueillir séparément, pour permettre ensuite une circulation plus maîtrisée des messages, des options ou des propositions.
Avec toute la prudence nécessaire lorsqu’on parle de culture, j’observe que ces choix sont aussi influencés par notre rapport collectif à l’expression émotionnelle. Certaines cultures professionnelles sont plus à l’aise avec l’expression directe, y compris en présence de l’autre. D’autres privilégient davantage la retenue, la préparation en amont, ou la séparation temporaire des échanges pour éviter que l’émotion ne déstabilise le processus.
L’influence des modèles appris en formation
Ces différences s’expliquent aussi par les modèles qui structurent nos apprentissages.
Dans de nombreuses formations en France, la roue de Fiutak occupe une place importante. Thomas Fiutak, enseignant, chercheur et formateur à l’université du Minnesota, a profondément marqué la manière dont le processus de médiation est représenté et transmis en France. Dans un entretien publié par INTER-médiés, il explique que son modèle s’est construit progressivement, à partir de nombreuses influences, notamment sa rencontre avec Roger Fisher et sa réflexion sur la place des émotions dans le processus de médiation.
La roue de Fiutak propose une visualisation du cheminement des parties : les faits, les émotions, les besoins, les options, puis la décision. Elle rappelle que l’on ne peut pas passer trop vite de la réalité du conflit à la solution. Fiutak insiste notamment sur l’erreur classique qui consiste à aller directement de l’étape 1 à l’étape 4 : entendre les faits et croire que l’on connaît déjà la réponse.

Cette approche donne une place explicite aux émotions. Elles ne sont pas périphériques au processus. Elles font partie du passage nécessaire pour permettre aux personnes de se déplacer, de comprendre ce qui est en jeu, puis d’imaginer des options.
À l’inverse, d’autres formations sont davantage influencées par la négociation raisonnée, notamment par les travaux de Roger Fisher, William Ury et Bruce Patton dans Getting to Yes. Cette approche a fortement contribué à structurer une pensée orientée vers les intérêts, les options, les critères objectifs et la recherche d’accords mutuellement acceptables. Le Program on Negotiation de Harvard présente la négociation raisonnée comme une méthode centrée sur les intérêts, la création de valeur, les options et les alternatives.

Dans cette perspective, le processus peut être davantage orienté vers la clarification stratégique, la construction d’options et la recherche d’une solution robuste. La médiation navette s’inscrit souvent très bien dans cette logique : elle permet d’explorer séparément les intérêts, les contraintes, les marges de manœuvre, les risques et les possibles accords.
On peut également ajouter l’influence du modèle de formation et de pratique développé par le Center for Effective Dispute Resolution (CEDR), particulièrement présent dans les médiations commerciales internationales. L’approche CEDR met fortement l’accent sur la confidentialité des échanges, l’usage structuré des réunions séparées, le travail en caucus et la progression vers un accord possible. CEDR indique que 70 % de ses médiations se règlent le jour même, avec 20 % supplémentaires dans les semaines qui suivent. Ces chiffres ne disent évidemment pas tout de la qualité d’un processus de médiation, mais ils montrent l’efficacité d’un cadre très structuré, orienté vers l’identification des intérêts, l’évaluation des options et la construction d’une issue acceptable par les parties.
Enfin, l’approche transformative, développée par Robert A. Baruch Bush et Joseph P. Folger, rappelle que la médiation ne se limite pas à la résolution d’un différend. Elle peut aussi viser une transformation de l’interaction à travers deux dimensions centrales : la reprise de pouvoir d’agir des parties et la reconnaissance mutuelle.
Deux modèles qui peuvent se nourrir
Il serait réducteur d’opposer ces approches.
La médiation conduite principalement en réunion conjointe n’est pas toujours adaptée. Dans certains conflits très polarisés, dans des situations de forte asymétrie, de violence, de peur, d’emprise ou de risque de réactivation traumatique, elle peut être prématurée, voire contre-productive. La médiation navette offre alors un cadre précieux pour restaurer un minimum de sécurité, travailler les perceptions, préparer les messages et éviter l’escalade.
Mais la médiation navette n’est pas non plus une solution universelle. Si elle est utilisée de manière automatique, elle peut parfois renforcer les positions, limiter l’expérience d’écoute directe ou priver les parties d’un moment de reconnaissance qui ne peut émerger qu’en présence de l’autre.
La question n’est donc pas : réunion conjointe ou médiation navette ?
La vraie question est : de quoi les parties ont-elles besoin, à ce moment précis du processus, pour pouvoir avancer ?
Ont-elles besoin d’être protégées séparément pour penser, respirer, clarifier ?
Ont-elles besoin d’entendre directement l’autre ?
Ont-elles besoin de déposer une émotion devant l’autre pour qu’un basculement devienne possible ?
Ont-elles besoin que le médiateur transporte les messages pour éviter une nouvelle escalade ?
Ont-elles besoin d’un cadre commun pour construire ensemble une décision ?
C’est ici que les modèles se complètent.
La négociation raisonnée nous aide à structurer la recherche d’issues concrètes, réalistes et acceptables.
La roue de Fiutak nous rappelle que les personnes ne vont pas vers des solutions durables si elles n’ont pas traversé ce qui bloque la relation.
Le modèle CEDR nous rappelle l’importance d’un processus structuré, confidentiel et orienté vers un accord possible.
La médiation transformative nous invite à rester attentifs à la capacité des parties à retrouver leur propre pouvoir d’agir et à reconnaître, même partiellement, l’expérience de l’autre.
Vers une pratique plus adaptable
Pour moi, l’enjeu n’est pas de choisir un camp. L’enjeu est de développer une capacité d’adaptation accrue.
Le médiateur n’est ni prisonnier d’un modèle, ni simple exécutant d’un processus. Il tient un cadre, mais il doit aussi savoir lire ce qui se passe dans l’instant : le niveau d’émotion, la capacité d’écoute, les rapports de force, les risques, les besoins de sécurité, les possibilités de reconnaissance, les marges de négociation.
La pratique en réunion conjointe et la pratique en navette sont deux modalités au service d’un même objectif : permettre aux personnes de reprendre une capacité de dialogue, de discernement et de décision.
La réunion conjointe peut restaurer une relation de parole.
La navette peut protéger le processus lorsqu’un face-à-face serait trop coûteux.
La roue de Fiutak peut rappeler l’importance du chemin émotionnel et relationnel.
La négociation raisonnée peut soutenir la construction d’issues concrètes.
La médiation transformative peut nous rappeler que le changement ne se mesure pas seulement à l’accord, mais aussi à la qualité du déplacement vécu par les personnes.
Dans cette perspective, l’art du médiateur réside peut-être dans cette capacité à ne pas appliquer mécaniquement un modèle, mais à choisir, avec rigueur et humilité, la modalité la plus juste au service du processus.

Non pas opposer réunion conjointe et médiation navette.
Mais apprendre à les articuler.
Non pas choisir entre relation et solution.
Mais créer les conditions pour que l’une puisse soutenir l’autre.
Pour les médiateurs qui souhaitent approfondir la conduite d’une médiation en navette, j’animerai une formation dédiée les 29 mai et 5 juin.
Pour aller plus loin, il y a aussi la Certification du CEDR en partenariat avec l'IFOMENE. (formation en Anglais)
Références
Thomas Fiutak, entretien « La roue tourne avec Fiutak », INTER-médiés, 18 mars 2025.
Thomas Fiutak, Le médiateur dans l’arène. Réflexions sur l’art de la médiation, Érès, 2009.
Roger Fisher, William Ury, Bruce Patton, Getting to Yes: Negotiating Agreement Without Giving In.
Program on Negotiation, Harvard Law School, ressources sur la négociation raisonnée.
CEDR, données publiées sur le taux de règlement des médiations.
Robert A. Baruch Bush et Joseph P. Folger, The Promise of Mediation, 1994/2005.

